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  • Yves Ecoffey

La deuxième erreur est différée : un train peut en cacher un autre.

Dernière mise à jour : 2 févr. 2020

Il s'agit d'un banale situation d'urgence: un mal de gorge aigu chez un jeune patient de 17 ans qui consulte en urgence un lundi matin avec son père. Après un frottis revenu positif, j'ai prescrit une antibiothérapie et un traitement symptomatique puis ai renvoyé le patient à son médecin traitant comme il est d'usage.

Bien que n'étant pas absent et je ne sais pour quelle raison, celui-ci n'était pas disponible pour revoir le patient qui n'allait pas mieux malgré mon traitement.

La consultation se fait en anglais, car malgré qu'ils habitent une villa dans les hauts de la ville depuis environ dix ans, ils ne savent pas un mots de français.

De plus dans le cadre d'une consultation surchargée, j'ai eu un téléphone de la pharmacie le lundi après-midi pour me demander si il était possible de fractionner différemment la posologie prescrite pour l'antibiotique car ils n'avaient pas encore reçu les nouveaux comprimés permettant de simplifier le traitement en prenant deux comprimés par jour au lieu de trois. Mon stress rapport à cette situation augmente alors, ce d'autant plus que j'avais renvoyé le patient à son médecin traitant et devais gérer ma surcharge de travail.

Tant et si bien que le lendemain soir le patient consulte à nouveau en urgence avec sa mère et ses deux frères en présentant une asthénie et des troubles du comportement avec une légère dyslexie, ce après avoir bu deux bières dans l'après-midi. A mon examen clinique, je n'observais rien d'autre, en particulier sur le plan neurologique.

Pensant à un conflit familial larvé décompensé par une infection banale de l'un des fils obligeant une consultation d'urgence, je rassurai tout le monde en disant de prendre rendez-vous dès que possible avec le médecin traitant pour comprendre ce qui se passait.

Durant la nuit, l'état clinique du patient s'est détérioré et il a sombré dans le coma. Il s'agissait d'un coma hyperosmolaire dans le cadre d'un diabète de type 1 décompensé par une angine à streptocoques.

Après trois jours d'assistance respiratoire aux soins intensifs et avec l'accord des médecins, les parents ont décidé d'arrêter les machines et de le laisser mourir. Ils l'ont enterré et, sans m'avoir averti de quoi que ce soit au préalable, sont venu me chercher comme responsable de la mort de leur fils.

Responsable? encore aurait-il fallu que j'aie posé le diagnostic à un moment suffisamment précoce pour permette d'introduire une insulinothérapie avant la survenue de dégâts irréversibles et que le dosage soit adapté pour éviter un surdosage provoquant un coma hypoglycémique à gérer avec du glucagon... Ce pour dire comme en langage populaire: "avec des si et des mais, on met Paris en bouteille".

Mais comme le risque zéro n'existe pas et que le médecin est tout puissant, le patient va mathématiquement guérir...

Nous avons eu, les parents et moi, deux entretiens d'environ une heure avec le chef des soins intensifs de pédiatrie où le malheureux patient avait été admis. J'ai eu la chance d'être compris et soutenu par mon confrère, ce qui a permis à la médiation d'aboutir, sans procès. Etant donné le fait que j'assume mes responsabilités et que j'ai eu le pouvoir d'annuler la facture des consultations étant donné leur aspect dramatique, les parents en sont restés là.

Si j'ai été soutenu par le confrère pédiatre, c'est que lui-même a pu faire preuve de suffisamment d'empathie envers moi pour admettre que ça aurait pu lui arriver à lui aussi. Mais tel n'est que très rarement le cas: j'ai tenté d'échafauder la possibilité d'une éventuelle erreur létale auprès d'autres médecins, et il est d'emblée paru évident que le cas échéant j'aurais été entièrement responsable tel au mieux un meurtrier, au pire un assassin. Aucun médecin ne saurait admettre une erreur puisqu'il n'en commet pas, c'est le déni.

J'ai tout de même pu en parler à deux reprises. La première fois avec un professeur d'anesthésie qui étudie l'erreur en collaboration avec un astronaute. Les erreurs de chirurgiens et d'astronautes sont comparées, ce qui permet leur étude. Celle-ci a notamment permis de comprendre qu'il faut que tous les maillons de la chaîne d'intervenants cèdent pour que l'erreur soit agie.

J'ai osé en parler pour la deuxième fois lors d'un colloque que j'avais moi-même créé avec un but d'intervision en présence d'un spécialiste somaticien et d'un psychiatre. Un cadre rigide avec un ordre du jour et un procès-verbal était suffisamment bienveillant pour permettre que la chose soit possible.

Dans les deux cas, j'ai pu m'expliquer et donner du sens, ce qui a permis d'étudier et de comprendre au lieu de juger.

Un train peut en cacher un autre: une angine à streptocoques peut être initiatrice d'un diabète de type un.

Mais il faut bien reconnaître que c'est très rare et qu'il faut avoir le temps et être suffisamment à l'écoute pour poser les deux diagnostics. De tout évidence, c'est mission impossible dans un service d'urgences débordé.



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